« Les enfants en parlent »

 

Napoléon

 

Mars 17 – « Croire et savoir, Napoléon, sa brosse à dents et les médicaments » 1/2 – Marine Quenin, déléguée générale ENQUÊTE

 

Nous arrivons à l’école élémentaire M. en banlieue parisienne, sous la pluie, accueillies par le directeur, pour lancer un projet dans la classe de CM2 de Mme F. sur la laïcité et les faits religieux, dans le cadre de l’enseignement moral et civique.

 

Les enfants sont déjà regroupés par équipe, la classe disposée en ilots, avec au centre des tables une enveloppe à la couleur de l’équipe, contenant les pièces de l’arbre que la classe va construire au cours du jeu. « Comme nous avions pu l’évoquer, nous accueillons donc l’association ENQUÊTE pour travailler ensemble sur la laïcité », annonce Mme F. qui leur avait déjà montré une courte vidéo de notre travail.

Anaël, l’animatrice ENQUÊTE, se présente et explique « aujourd’hui, nous allons avoir une séance un peu particulière pour introduire le jeu, pour comprendre la différence entre croire et savoir ». Elle ajoute qu’ils commenceront les défis la semaine prochaine. « Mais vous allez quand même pouvoir gagner des points aujourd’hui, en essayant bien de toujours expliquer votre avis. »

Avant de lancer la séance, elle précise quand même deux ou trois règles « je suis sûre que vous aurez tous des choses à dire ; mais pour pouvoir s’écouter, se répondre, merci de lever la main pour demander la parole. Et puis chacun peut exprimer son avis, même si on n’est pas d’accord. Laissez le temps à chacun de pouvoir parler et écoutez d’abord, même si vous avez en tête quelque chose que vous voulez absolument dire ».

Cette séance un peu originale prend tout de même la forme d’un jeu ; chaque équipe se verra proposer une phrase « et vous devrez me dire si on le croit, ou si on le sait. Attention, ce n’est pas la même chose que dire si c’est vrai ou si c’est faux… »

 

C’est à l’équipe jaune qu’Anaël pose la première question « est-ce que je sais ou je crois qu’il y a un ordinateur posé sur le bureau dans la classe ? ». Les enfants la regardent avec des yeux étonnés « ben c’est facile, on le sait, on le voit ! ». Anaël attrape un stylo et divise le tableau en deux colonnes « croire » et « savoir ». Elle note les arguments des enfants. « D’accord, tu le vois. Et du coup, tout le monde est d’accord ? » « ben oui, ou alors il est débile ! ». « Tu te souviens des règles ? tu lèves la main pour prendre la parole ? ». Elle s’assure que le reste de la classe est bien d’accord avec l’argumentation.

 

Et dans la pièce d’à côté ?

 

Equipe rouge « j’ai vu qu’il y avait une autre salle de classe à côté. Est-ce que vous savez ou vous croyez qu’un ordinateur s’y trouve ». Kaïcha trépigne, le bras en l’air « ben je le sais, je l’ai vu ce matin ! » « Mais, maintenant, au moment où tu es en train de parler, est-ce que tu sais qu’il est là ? » « oui, il est toujours là l’ordinateur » ajoute-t-elle en fronçant le nez. Son voisin la soutient « et puis on l’entend ». Anaël les relance « là, écoutons, on l’entend ? ». Non, mais les enfants ne veulent pas abandonner : les ordinateurs sont trop lourds pour être transportés, on n’a pas le droit de les emmener à la maison… Pourtant, ils finissent par admettre qu’ils ont des « raisons » de le croire mais pas de preuves. « Je peux aller vérifier ? » demande Kaïcha. « Pas pour l’instant, on continue. Par contre, je note au tableau : pour le savoir, on irait vérifier ».

 

Anaël se tourne vers l’équipe verte « à vous ; est-ce qu’on sait ou on croit… que l’eau gèle à zéro ? ». Mounir se concentre et se lance « ben, on le sait parce qu’on le voit ». Anaël le pousse « tu le vois où ? » « L’autre jour, il a plu, et puis après il a fait froid et ça a fait du verglas ». Il est contesté par l’équipe bleue « oui, mais peut-être qu’il faisait pas zéro ? », Anaël acquiesce et demande alors s’il est possible de s’en assurer. Mounir a la solution « tu prends une pièce, tu la mets à zéro, tu mets un seau d’eau et tu verras ». Anaël sourit « et comment cela s’appelle ? » « de la glace ? » « non, ce que tu fais ? » « un test ? ». Test et expérience viennent rejoindre la colonne « savoir ».

 

« 4e question ; mais pour vous la poser, pouvez-vous me dire ce que vous étudiez en histoire en ce moment ? ». L’équipe rose évoque Napoléon. « Ok, alors voilà la question : est-ce que vous savez ou vous croyez que Napoléon a existé ? ».  Moussa « ben, on le sait ». Anaël ne semble pas satisfaite « d’accord mais il faut que tu m’expliques pourquoi ». D’autant que l’équipe jaune n’est pas d’accord « ah oui, tu le connais peut-être ? ». Il est aidé par sa voisine « parce qu’on a des vertiges ». Anaël a du mal à retenir un sourire « tu veux peut-être parler de vestiges ? » « oui c’est ça, des traces qu’il a laissées, comme sa brosse à dents par exemple ». L’animatrice se demande si de tels objets ont été retrouvés, mais les pousse à identifier d’autres traces. Aiguillés, ils évoquent des tableaux, réalisés par des peintres différents, des ossements, des écrits, en France et dans d’autres pays où a été Napoléon. Des preuves de différentes natures, qui ont été étudiées par l’ensemble des scientifiques qui travaillent sur Napoléon. Qui ont pu se questionner, ne pas être d’accord sur certaines choses mais se sont retrouvés sur le fait que Napoléon a existé et a conquis une bonne partie de l’Europe.

 

C’est au tour de l’équipe orange. « Est-ce que vous savez ou vous croyez que Mounir et Kaïcha s’aiment bien ? » (Ne surtout pas dire « s’aime » au risque de partir dans des séries de gloussements difficiles à contrôler).  « Ah ça, ils s’aiment pas. » Anaël relance « Ce n’est pas la question ! Tu le sais ou tu le crois ? quelles explications tu peux donner ? ». Les voilà partie dans des séries de preuves : ils ne jouent pas ensemble, ils se disputent parfois. « Oui, mais on est pas tout le temps avec eux ». Pourtant première conclusion partagée « on le sait ! On peut lui demander de toute façon ». « Et là  vous pourrez vraiment le savoir ? si par exemple, moi, je dis à Mounir que je l’aime bien. C’est bon ? Vous le savez ? » Petite voix de Leslie « en fait, on peut pas. C’est personnel. On peut pas être dans la tête de quelqu’un ». Pas à pas, la classe revient sur son avis, « en fait on le croit. On a des indices, mais on peut pas vérifier ». La colonne « croire » s’étoffe.

 

Le cœur du sujet

 

« Alors dernière question ; encore une fois, je ne vous demande pas si c’est vrai ou faux, mais si on le croit ou on le sait. Dieu a créé la terre ». Vague de stupeur dans la classe, yeux indignés de l’équipe bleue… « On le sait bien sûr ! » Anaël poursuit le raisonnement « comment le sais-tu ? » « c’est écrit dans le Coran. Et puis il y a des hâddiths. » Elle soulève alors la question suivante : « est-il le livre de toutes les religions ? tout le monde le lit-il ? ». Alma, dans une autre équipe, sûre d’elle, demande la parole « moi, je suis athée et ben j’y crois pas. Moi, je pense qu’on descend des singes ». Murmure de désapprobation dans la classe, on entend « oh la, là, tu vas aller en enfer. C’est péché de dire ça ! », accompagné de signes de la tête de soutien chez plusieurs élèves. Anaël reprend fermement la parole « Alma a tout à fait le droit d’exprimer son point de vue » et pose la question différemment. Elle s’assure que les enfants connaissent l’hindouisme « ah oui, ceux avec plusieurs dieux et l’éléphant » et le christianisme. « Tu es d’accord qu’ils ne sont pas d’accord sur plein de choses ; que chacun à son livre, auquel il est très attaché et qui dit la vérité pour lui ? Est-ce qu’ils seront d’accord ? Est-ce qu’ils pourront se mettre d’accord ? ». Les enfants se rendent à l’argument, tout en restant tendus. Puis l’un d’entre eux veut tout de même « poser une question » :  « Quand par exemple, on est malade et quand on prend un médicament, en fait c’est Dieu ou le médicament qui nous soigne ? ». Il n’attend pas de réponse… « C’est Dieu qui fait que le médicament te soigne ». « Je comprends que tu le crois ; mais encore une fois, peut-être que d’autres penseront que c’est le médicament uniquement qui les soigne. Et ils auront autant le droit de le penser que toi ». Elle ajoute qu’elle n’est pas là pour leur dire si Dieu a créé le monde ou non, mais pour comprendre, avec eux, que tout le monde n’est pas d’accord sur cette question. Et que l’on peut être sûr que Dieu a créé la terre, ou sûr que Dieu n’existe pas, mais on ne peut prouver ni l’un ni l’autre. « Oui, mais moi je le sais qu’il existe ! » reprend Moussa « dans ma religion, on y croit ». Anaël saute sur l’occasion « tu as utilisé quoi comme mot ? on y croit, tu n’as pas dit on le sait ! » Moussa acquiesce, presque à contre cœur.

 

Anaël passe à l’étape suivante et distribue une carte du jeu à chacune des équipes pour préparer la séance suivante.

« Je vous propose de nous arrêter là. On reprendra et poursuivra la semaine prochaine, en commençant le jeu ». L’enseignante les autorise à sortir ; Kaïcha bondit, sort de la salle en courant. Et revient « je savais que l’ordinateur, il était dans la salle à côté ! »

 

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