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Vendredi après-midi, les élèves jouent, crient et chahutent dans la cour de récréation jusqu’à ce que la sonnerie retentit, annonçant le début de l’atelier du jour, animé par Orla : Nationalités, origines et convictions. Mais secret sur le nom de la séance pour les laisser réfléchir !


Pour introduire, Orla projette une carte du monde ; les 8 élèves, plus motivés que jamais, se lancent dans une conversation animée :

– Moi je suis né en Côte d’Ivoire !

– Moi en Australie !

– Et moi, au Liban !

– Moi, je suis née en France !

– Mais, pourquoi tu racontes ta vie ?

– Bah, toi tu as bien raconté la tienne ! 

Orla laisse cet enthousiasme débordant redescendre et les enfants s’asseoir pour annoncer le déroulé de l’atelier du jour : elle va distribuer des cartes à chacun, sur lesquelles un mot est écrit ; ils devront se mettre d’accord sur une définition en deux ou trois phrases, et pouvoir en discuter tous ensemble. Une fois tous les mots définis, l’objectif est de les ranger en trois catégories et de les nommer. L’objectif pour Orla : les amener à distinguer par eux-même nationalités, origines et convictions.

Orthodontie ou Orthodoxes ?

Le premier mot est « chrétien ». Les idées fusent : « christianisme » ; « c’est une religion » ; « les chrétiens croient en Dieu » ; « catholiques ». Orla les amène à préciser : N’y-a-t-il que les chrétiens qui croient en Dieu ? Connaissez-vous d’autres chrétiens que les catholiques ? Le mot orthodoxe vous évoque-t-il quelque chose ? La réponse de Justine fuse “ça me rappelle un produit que le dentiste utilise”… Orthodontie ? Impossible, pour elle, de se remémorer précisément ce dont il s’agit. Laissant Justine perplexe, un des enfants reconnaît le mot “orthodoxe”: c’est un des groupes du christianisme. En les questionnant, il émerge qu’ils en connaissent un autre : les protestants !Le nom d’un personnage est ensuite donné par les enfants : “Jésus-Christ”. Ils connaissent bien cette figure centrale pour les chrétiens, et savent qu’il est mort crucifié. En reprenant les échanges des élèves, l’animatrice résume : selon les croyances des chrétiens, Jésus est Dieu venu sur terre pour sauver l’humanité ce qu’exprime l’appellation  « Christ ». C’est d’ailleurs de « Christ » que vient le mot « chrétien ».

Religion et nationalité

Vient ensuite la définition de « musulman ». Myriam demande si « musulmane » et « marocaine », c’est la même chose. Orla interroge le groupe qui affirme que le Maroc est un pays et qu’être musulman, c’est croire en Dieu. Les enfants nomment aussi le prophète Mohammed. 

– Mais quelle est la croyance des musulmans à propos de Mohammed ? 

Les enfants apprennent que les musulmans le considèrent comme le dernier des prophètes. 

Mais Basile, lui, est préoccupé par autre chose :

– Le Coran, il est de couleur verte pour tout le monde ?

– Pas nécessairement, il peut être de différentes couleurs selon les éditions. 

Troisième carte : « Français ». Parmi un brouhaha, on peut entendre « être Parisien » ou « parler anglais » ! Une fois le calme retrouvé, les élèves donnent des pistes intéressantes :

– Certains peuvent être nés au Maroc et au Liban et sont venus en France.

– Le Français, c’est pas une religion mais une langue !

– On peut être Français et de religions différentes ou athée.

Ils s’interrogent aussi sur ce qui prouverait qu’on est Français, pour finir par identifier les papiers et la carte d’identité. 

– Ceux-ci permettent de vivre, de voter ou de voyager, aussi bien à l’étranger qu’au sein de son pays. Et vous savez où se trouve la France sur la carte projetée au tableau ? 

Basile, que la géographie semble intéresser, se jette de sa chaise pour montrer où se situe la France, mais se perd entre la Russie, le Congo et… le Botswana.  Il est sauvé par Émile qui lui vient en aide en pointant le bon emplacement. 

– Selon vous, la carte « Français » se range dans quelle catégorie ? La même catégorie que celle des cartes « chrétien » et « musulman » ? 

Les avis divergent mais Louis, sûr de lui, affirme : 

– Non, parce que la France c’est un pays, alors que le christianisme et l’islam, c’est des religions.

– Oui, bien vu ! Alors vous ne les rangez pas dans la même catégorie ?

– Non, dit Samia, moi je mettrai christianisme et islam ensemble et après Français dans une autre colonne.

– Super, et qu’est-ce qu’on peut donner comme nom à cette colonne, vu ce qu’on a dit ?

– Nationalité ? Propose Louis.

– Les autres vous êtes d’accord ? 

Hochements de tête général.

Une troisième catégorie : les origines

Carte suivante : “Arabe”. Les enfants soumettent leurs idées : « vivre ou être né en Arabie » ; « des parents nés en Arabie ». 

– C’est quoi l’”Arabie” ? Tu peux montrer sur la carte ?

Louis se lève et montre du doigt l’Arabie Saoudite.

– Ah, mais on ne rencontre des personnes se disant arabes que dans cette zone là ? En Arabie Saoudite ? Ou dans un territoire plus large ? 

Les enfants sont rapides et proposent d’autres pays où les personnes d’origine arabe peuvent avoir des parents (plus ou moins éloignés !) : la Tunisie, le Liban, le Maroc et l’Algérie

– C’est où sur la carte ?

Ils savent bien et sont fiers de montrer du doigt la zone géographique : le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. 

– Selon vous, qu’est-ce que les Arabes pourraient avoir en commun : une langue ? Des traditions culinaires ? Une religion ? 

Les enfants rétorquent que la religion n’est pas forcément la même chez tous les Arabes, et donnent des exemples :

– On peut être Marocain et chrétien.

– Tout à fait ! C’est un bon exemple.

Dès lors, la distinction entre origines et convictions se fait doucement, tout comme celle entre nationalité et origine. Finalement, ils sont d’accord pour dire que les personnes arabes ont des éléments communs, comme des délicieuses recettes ou bien des chansons que beaucoup connaissent mais qu’il y a aussi des particularités selon les individus et les communautés. Les enfants sont unanimes pour créer une troisième catégorie, après nationalité et conviction, puisqu’être arabe n’est pas la même chose qu’être Français ou chrétien / musulman.

L’église des juifs et le temple hindouiste

Mot suivant : « juif ». Les élèves ont plein de connaissances et donnent de nombreux éléments de définition : « religion » ; « ils peuvent venir de plusieurs pays » ; « leur livre sacré est la Torah » ; « ils croient en un seul Dieu ». Douria dit “Ah c’est Allah”.

– Mais non ! réplique Samia

Orla en profite pour expliquer : 

– Alors, Allah est la traduction du mot “Dieu” en arabe, il peut aussi être utilisé par les juifs et les musulmans. Il y a pleins de façons différentes de dire “dieu” dans les religions. On peut aussi donner certains noms à Dieu, selon ses attributs comme “le Père” par exemple. 

Les enfants donnent des noms qu’ils connaissent : Abraham ou Moïse ! On précise que ce sont des prophètes et des personnages importants mais pas des dieux pour les croyants monothéistes.

Vient ensuite une question difficile pour les enfants, qui n’ont découvert ce mot que récemment : quel est le nom du lieu de culte pour les juifs ? 

– L’église ?

– Ah… Qui va à l’église, ce sont les juifs ?

– Non, c’est les catholiques !

– Alors, oui, les catholiques se rendent à l’église, et même les chrétiens en général. Les protestant, eux, utilisent aussi le mot temple. Mais les juifs se réunissent où ? …. Je vois que vous avez du mal, ils vont à la synagogue.

– Ah oui !

– Et les musulmans alors ? 

– A la mosquée !

– Et est-ce que on est obligé d’avoir une religion pour entrer dans un lieux de culte ? 

Ils ont de la chance, certains ont visité des lieux de cultes très différents : ils sont d’accord pour dire que n’importe qui peut visiter les bâtiments des lieux de culte différents. 

– Chapeau, vous avez bien réfléchi ! Il est l’heure de passer à la prochaine carte.

Le mot « hindouiste » est connu par les enfants du groupe, ils l’associent à une religion polythéiste. Ils ont bien retenu le mot du premier atelier et font le lien également avec les religions de la Grèce antique ou de l’Égypte – c’est croire en plusieurs dieux ! Orla souligne que l’hindouisme est une religion née en Inde mais qu’on ne trouve pas des hindouistes seulement en Inde, mais par exemple à Paris, et même un grand temple juste derrière la Gare du Nord. Cela parle aux enfants, ils ont compris qu’il peut y avoir des croyants des différentes religions dans les différents pays du monde, mais là, c’est à Paris même et tout proche de chez eux !

Être athée et le dire

Après avoir classé d’autres cartes comme « africain », « asiatique » et « européen » dans les catégories, on arrive à la prochaine carte : que signifie « agnostique » ? Louis, toujours appliqué, se souvient d’une séance précédente « c’est ne pas se prononcer sur la question de l’existence de Dieu puisqu’on n’en a pas la preuve ». Bravo ! La carte suivante est « athée ». Justine définit le terme comme ne pas croire en Dieu. Samia fronce alors les sourcils, “peut-on être athée et appartenir à un groupe religieux ?”

– Vous en pensez quoi les autres ? 

Silence.

– Peut-être qu’une personne peut participer à certaines traditions des religions mais d’une façon particulière ? Par exemple, un repas de fête ou un mariage. 

– C’est vrai ! c’est des moments importants où il y a plein de personnes. 

Douria reste perplexe.

– Il y en a qui ont honte de dire qu’ils sont athées et en fait, ils le disent pas pour pas perdre leurs amis. 

– Oui, ce sont des sujets importants pour les personnes ; mais est-ce que vous, vous êtes tout le temps d’accord avec vos amis ?

– Non pas forcément, reconnaît Justine.

– Et est-ce que vous faites toujours exactement la même chose tout le temps ?

– Noooon, disent-ils.

– Et pourtant vous avez toujours plein d’amis, non ? 

Les enfants sont d’accord, on ne peut pas toujours être d’accord sur tout, c’est impossible. Il ne reste que quelques minutes. 

– Qu’est-ce qui permet à chacun d’avoir un avis différent sur ces sujets ? Et aussi d’avoir la liberté de pouvoir en discuter avec nos amis justement ?

– La liberté d’expression ! clame Samia.

– Ah, c’est bien trouvé, et effectivement la liberté d’expression nous permet de partager nos idées sur tous les sujets. Mais plus particulièrement, qu’est-ce qui nous permet à tous d’avoir des avis différents sur le monde ? Sur si il y a un dieu, ou plusieurs ou bien aucun ou bien de dire qu’on sait pas trop ?

– La liberté de conscience ? propose Louis.

– Vous êtes pointus dites-donc ! En effet, ça nous permet d’avoir notre propre avis sur ces questions. Et vous connaissez le nom des lois qui encadrent cette liberté de conscience ?

Les élèves secouent la tête, ils attendent la réponse.

– Je suis sûre que vous connaissez ce mot, c’est les lois sur la laïcité. On en reparle la prochaine fois !

Janvier 2022 – « Vous prendrez bien un chocolat à la laïcité ? » – Orla Eady, Service Civique ENQUÊTE

La date du 9 décembre, journée de la laïcité à l’école, approche ; pendant le conseil des maîtres, une directrice d’école élémentaire exprime le souhait que ses collègues enseignants mettent en place une activité pour cette journée.

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Septembre 2021, « Je me souviens… » – Paola Reyes, animatrice ENQUÊTE

Il fait très chaud quand j’arrive à l’école dans le quartier parisien du Marais à trois heures moins dix. L’entrée est fleurie, la concierge m’accueille avec un grand sourire, tout est calme. Mais dans la cour, la Responsable Éducation Ville me salue et me prévient : « Les enfants sont très excités aujourd’hui à cause de la chaleur et de l’arrivée des vacances… ». La sonnerie retentit. Une volée d’enfants occupe la cour dans un flot de rires, ils courent et semblent contents d’être à l’air libre. « Paola, on fait quoi aujourd’hui ? » « J’ai apporté des jeux mais pour l’instant, vous pouvez profiter de la récré… pour être encore plus attentifs pendant l’atelier ! ».

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Juin 2021, « Lucien réfléchit… » – Anaël Honigmann, responsable de la formation

Ce matin, dans une classe de CM1 de Noisy-le-Sec, j’anime une séance avec l’enseignante, afin de lancer un travail au long cours sur la laïcité. La méthode ? “Nous allons vous proposer 6 phrases, et pour chaque phrase, nous allons nous demander s’il s’agit de quelque chose qu’il est possible de savoir ou s’il s’agit de quelque chose qu’il est possible de croire. Le but n’est pas de trouver la bonne réponse pour chaque phrase. Le but, c’est d’expliquer pourquoi on a choisi savoir ou croire, d’écouter les idées des camarades, de réagir à ce qu’ils dissent ; de dire si on est d’accord ou pas d’accord ; bref, de réfléchir ensemble aux sens de ces deux mots. Moi, je vais noter toutes vos explications, et ça nous donnera des définitions.

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Février 2021, « De Adam et Ève à la laïcité » – Simon de Cazenove, animateur ENQUÊTE

L’atmosphère est surchauffée quand j’entre dans cette classe de CM1-CM2 du 11ème arrondissement de Paris. Les radiateurs sont brûlants : une réelle différence avec le froid extérieur qui s’est durablement installé depuis 2 jours. Une fois la moitié de la classe partie avec une autre animatrice, me voici face aux douze enfants de mon groupe. Après avoir fait un point sur la décoration du plateau de jeu et la fabrication des pions, nous abordons la question des récits d’origine. Il reste quarante minutes, il est vendredi après-midi, les enfants sont fatigués et pas mal agités. A moi de jouer…

« Bon, on va faire une activité en plusieurs groupes. » Du regard, j’identifie 4 groupes de 3. Il va falloir faire preuve de diplomatie : « Bon, OK, S et I… vous pouvez rester ensemble, par contre E et J, je vais vous séparer pour changer un peu… » Les groupes sont constitués. Je leur distribue des planches d’images illustrant des « récits de création » issus de différentes religions : le premier provient de la religion de la Grèce antique, le second est un récit hindouiste, et le troisième résume les récits bibliques et coraniques. Tandis que je leur lis ces trois récits, les enfants cherchent à associer récit et image. Comme il y a plusieurs images par récit, ils doivent ensuite les remettre dans l’ordre.

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