Décembre 2019, “Liberté, égalité… débats !”- Sophie Gouriou, service civique ENQUÊTE.

« La devise des droits de la France de 2016 »

Ce mardi, atelier périscolaire en CM1. Après avoir fait connaissance dans la cour, je monte avec les enfants, et Almamy, l’animateur dans la salle de classe. On commence avec un jeu de pendu. Le 1er mot ne tarde pas à être deviné : « C’est liberté ! », s’écrit Hugo. A peine Almamy a-t-il inscrit la lettre « E » au tableau que Cyril s’exclame « égalité !». « Oh, mais du coup le prochain mot c’est sûr, c’est fraternité, assure Justine, comme dans la devise. – Ah bon ? répond l’animateur avec un sourire malicieux. Et à quelle devise tu penses Justine ? – Celle de l’école ! Et puis d’autres bâtiments importants. – Ouais, c’est un peu comme la loi de la laïcité, continue Hugo, c’est la devise des droits de la France. Depuis 2016 je crois. – Alors, c’est un peu plus ancien, mais en effet c’est bien la devise de la République française. Aujourd’hui, on va essayer de comprendre ensemble ce que ça veut dire concrètement pour vous et moi être dans un pays avec une telle devise, et où existe la laïcité. Pour ça, on va faire un quiz. »

«  Si tout le monde est là, c’est bien que c’est possible »

Assise au fond de la classe, je les vois se répartir en trois équipes. Tour à tour, chacune doit deviner ce qu’il est possible ou non de faire en France, et justifier sa réponse. « Il faudra bien tous qu’on se concerte pour donner la réponse, sinon, c’est pas juste ! commente Mia – Oui, mais on est pas tous obligé d’être accord ! ».

C’est à l’équipe de James, Anaïs et Raphaël de commencer. « En France, si j’ai une religion, je peux décider de ne plus en avoir ». Après une brève discussion, James prend la parole. « Bah oui, on n’est pas toujours obligé d’avoir une religion, pas tout le temps. On peut être athée, ça veut dire sans religion ». L’animateur l’aide à préciser : « Athée, ça veut dire sans religion ? ». Anaïs intervient : « C’est quand tu crois qu’il y a pas de dieu, et du coup, tu as pas de religion. – Exactement, vous avez raison, la phrase est vraie. En France, si on le souhaite, on peut avoir une religion, ou ne pas en avoir, arrêter d’en avoir une, ou même en changer.».

C’est au tour de Imane, Mia et Pénélope: « Vrai ou faux ? En France, on peut célébrer les fêtes de sa religion ». J’entends Imane chuchoter avec Pénélope : « Ça dépend ! Par exemple, pour la fête du mouton, je suis pas sûre… Parce qu’égorger un mouton, je crois que c’est illégal. –  En France y a pleins de religions différentes, lui répond son amie. Si tout le monde est là, c’est bien que c’est possible pour eux de faire la fête ! Ok. Bon Almamy, on va dire que c’est vrai. Parce que pour la fête du mouton, même si on peut pas égorger un mouton chez soi, on peut toujours acheter du mouton et le mettre à cuire à mon avis.Très bien, les autres équipes, vous êtes d’accord ? ». Les enfants hochent la tête : un point pour cette bonne réponse.  

Fêtes et manifestations

Question suivante pour Constance, Hugo, Cyril et Justine « en France, on ne peut pas organiser une fête religieuse dans la rue ou dans des parcs ». Pour Cyril, « c’est vrai qu’on peut pas, parce qu’on doit les faire entre nous, y en a ils sont peut-être pas d’accord avec notre religion, faut pas les déranger ». Les autres sont convaincus. « Eh bien, en réalité, c’est faux ! on a bien le droit de faire des fêtes dans la rue ou dans des parcs, leur apprend Almamy. Pas de point donc. Mais essayez tous de trouver pourquoi, je vous en accorderais alors un ! ». James réfléchit : « Peut-être qu’il faut faire la fête dans des endroits religieux ; donc ils vont dehors, ils vont dans des églises ou un parc privé et la rue est sur leur chemin. ». Almamy les aide avec un indice : « Rappelez-vous des mots du pendu. ». Hugo comprend alors « Ah je sais, on est libre de faire nos fêtes de religion où on veut ! – Oui, très bien, en revanche il y a une condition. – Il faut qu’on respecte les règles de sécurité c’est ça ? – Oui, comme pour toutes les manifestations, il faut demander l’autorisation à la ville avant. – Ah ça, c’est vrai, en France on manifeste, rigole Constance. Moi je préfère la fête ! ».

« C’est interdit par la loi ! »

C’est à nouveau à la première équipe : « en France, on a le droit de dire que Dieu n’existe pas ». Anaïs se lance « Oui, oui, y en a qui dise que Dieu existe, d’autres que Dieu existe pas, on a le droit de dire ce qu’on veut. – Tout à fait, il y a des gens qui ont des croyances différentes, et chacun a le droit de partager la sienne, s’il croit en un dieu, plusieurs dieux, ou aucun dieu. ». Equipe suivante : « En France, il est permis de refuser l’accès de son magasin ou de son restaurant à des personnes qui portent un signe religieux. ». « Ah non, s’insurge Mia, c’est raciste, et le racisme, c’est interdit par la loi ! – En effet, en France, si quelqu’un fait cela, il est possible de porter plainte et il sera puni par la loi. ».

La phrase suivante est pour les 4 coéquipiers : « En France, on a le droit de devenir président que si on n’a pas de religion ». « Tout le monde a le droit d’avoir une religion, dit Justine, c’est pas parce qu’on est président qu’on en a pas une ! Il a le droit ! ». Constance abonde : « C’est obligé qu’il y ait déjà eu des présidents qui en ont une de religion. – En France en tout cas, il y a bien eu des présidents qui avaient des convictions religieuses. ».

Quand l’actualité s’en mêle…

« Vrai ou faux ? En France, ma maîtresse pourra me dire qu’elle croit en Dieu. ». Un débat est lancé entre James est Raphaël : « Mais si, la maîtresse elle croit pas ?  – Oui mais peut-être que dans les écoles religieuses, c’est possible qu’une maîtresse croit et qu’elle te le dise. ». Almamy intervient : « Il ne s’agit pas de savoir si votre maîtresse croit en Dieu ou non, mais si elle a le droit ne vous le dire. – Ah, bah non du coup, dit Raphaël, mais oui, si c’est une maîtresse dans une école pas laïque. – Comme quand tu vas en cours de religion, rajoute Mia, là on parle de religion. ».

C’est au tour de son équipe de savoir si « un juge a le droit de porter une kippa au tribunal ». « La kippa c’est le petit chapeau c’est ça ?, demande Imane  – Oui on peut dire ça. – Alors c’est faux, affirme Mia, parce quand on est dans un tribunal, bah tu vois bien ils ont des costumes de tribunal, mais jamais de chapeau ! – Oui, d’abord j’ai vu une émission, rapporte Imane, où y avait une femme qui était venu avec un voile dans un truc un peu comme un tribunal, et elle avait pas le droit. Et même que quelqu’un lui a fait le retirer ! ». Almamy comprend à quoi Imane fait référence : « Je pense savoir de quelle femme tu parles Imane. C’était dans un conseil régional, un élu a demandé à une femme voilée qui était présente d’enlever son voile. Mais elle ne l’a pas enlevée, et l’élu en question n’avait pas le droit de lui demander ça. Comme tout le monde, elle a le droit de porter des vêtements ou des signes religieux, dans la rue ou dans les bâtiments publics. Ce sont les personnes qui représentent l’Etat qui ne peuvent pas avoir au travail sur eux des vêtements ou des signes qui indiquent leur conviction religieuse ou non religieuse. Est-ce que c’est plus clair pour toi ? ». La jeune fille acquiesce.  

« A l’école laïque on a pas le droit de parler de religion »

« Très bien, passons à une autre phrase, qui parlent aussi de signes religieux : « J’ai le droit de porter un pendentif avec un symbole religieux l’école. » – C’est faux, parce que c’est laïque ici, dit Raphaël. – Mais qu’est-ce que ça veut dire laïque ? le questionne Almamy. – Laïque ça veut dire on parle pas de religion à l’école. On est là pour apprendre, pas pour parler de truc de religion. Mais certaines écoles privées pour les religions, là y a le droit. – Alors, tu dis qu’à l’école laïque on a pas le droit de parler de religion, mais on est en train de faire quoi là ? – Non mais je veux dire… ‘fin on est en train de parler de laïcité là ! Et puis on a quand même pas le droit de porter des bijoux à l’école !Et moi, dit Constance, j’ai pas des boucles d’oreilles peut-être ?». Almamy met fin à ce débat animé : « Alors, c’était une question piège. Depuis 2004 il y a une loi sur ce sujet. Elle interdit les signes religieux ostensibles pour les enfants dans l’école publique. Le mot ostensible signifie « très visible ». Un pendentif discret ne devrait donc pas poser de problème. Dans les faits, certaines écoles demandent aux enfants de cacher leur pendentif sous leurs vêtements. – Ah bah, j’avais pas faux alors, j’ai dit que c’était possible dans certaines écoles, sourit Raphaël. »

Un bingo de la laïcité

A ce stade, les équipes de James, Raphaël et Anaïs et celle de celle de Imane, Mia et Pénélope sont ex aequo. Un des enfants propose que j’invente une nouvelle question pour les départager. Je leur demande « en France, la laïcité a toujours existé ? ». La réponse est unanime : « Oui, oui, oui ! -Vous pouvez m’expliquer ? ». Pour Raphaël : « La laïcité elle a toujours existé parce que les religions, elles, elles ont pas toujours existé. Au début de l’humanité, on croyait pas en dieu, du coup bah c’est laïque » ; pour Mia : « La laïcité existait avant la France, du coup oui, la France elle a toujours eu la laïcité ». Quelle transition parfaite pour passer à un nouveau jeu : le bingo de la laïcité ! L’occasion de leur faire découvrir l’histoire de France, et d’évoquer le royaume chrétien de Clovis, la Révolution française et sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, puis 1905 et la loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Le récit de l’animateur est ponctué par les « yes, j’ai trouvé » des enfants, qui barre sur une grille les mots entendus.

Après le « Bingo ! » final, les enfants sont prêts à répondre à nouveau à ma question : « Alors, la laïcité, ça a toujours existé ? »