On parle tout le temps des juifs, mais les guerres au Congo ?

Mars 2018, “On parle tout le temps des juifs, mais les guerres au Congo ?”, Anaël Honigmann, Responsable de la formation, ENQUÊTE

Sortie de la gare de Saint Germain en Laye, devant le château : je rejoins la coordinatrice scolaire du centre de formation des jeunes footballeurs du…  PSG ! Les jeunes de seconde et de première nous attendent pour un atelier portant sur la laïcité et les identités.

Je leur présente le programme : “Vous avez vu que vous allez faire un débat. On ne va pas parler de la polémique actuelle sur Décathlon, mais tenter de parler des choses essentielles concernant la laïcité”. “Qu’est ce qu’il y a avec Décathlon ?” Ce n’est pas la seule fois au cours de cet atelier que nous parlerons de la relation aux médias.  “Je vous laisse chercher…

Les jeunes s’installent à quatre ou cinq autour de tables et je distribue à chaque groupe trois cartes sur lesquelles sont inscrits des mots : “Il s’agit de définir ces mots en une ou deux phrases. Vous racontez ce que vous en savez, et si vous n’êtes pas sûrs, dites que vous n’êtes pas sûrs, le but c’est de réfléchir ensemble.” Après quelques minutes de préparation, commence la restitution de leurs échanges en équipe.

Sénégalais, chrétien, Arabe, Asiatique, Français, musulman, Marocain, Africain, …

Athée.

“ – Athée ? C’est ne pas croire en Dieu.

–  Pour moi, c’est croire en Dieu mais ne pas avoir de religion.

– Mais ça veut dire que tu n’es pas engagé”

– Ben oui, tu ne crois pas à 100%.

Je rebondis pour aller plus loin avec eux : “Athée, ça signifie en effet sans dieu, comme monothéiste signifie croire en un seul dieu, donc c’est votre première définition qui est juste. Mais “croire en Dieu mais ne pas avoir de religion” cela existe ; c’est intéressant que vous en parliez. Mais est-ce que c’est “ne pas être engagé” ? Est-ce que tu pourrais pas imaginer une personne qui ne veut être ni juive, ni chrétienne, ni musulmane, mais qui croit qu’il y a un dieu et qui peut-être s’adresse à lui, prie régulièrement, pour remercier d’être en vie par exemple ?

Sourcils froncés, l’un des jeunes réagit “Elle s’inspire des religions alors, mais c’est bizarre.”  Un autre jeune rétorque : “Oui, mais pour elle, c’est nous qui sommes bizarres !” Propos qu’il reformule à plusieurs reprises pour convaincre ses camarades, avant que l’on reprenne le fil du jeu.

Je souris, enthousiaste de ce renversement de perspective : cela traduit une compréhension très concrète de la laïcité de la part de ce jeune, il prend conscience qu’on est toujours le bizarre d’un autre, et souligne que la laïcité est le propre d’un État où chacun est libre de ses convictions. L’atelier-débat fonctionne ; je suis en retrait et les jeunes construisent ensemble une réflexion sur les convictions, religieuses, athées et celles qui n’entrent pas dans ces catégories binaires.

Européen

Ils poursuivent leurs échanges autour des cartes.“- Les Européens, c’est nous. – Ben non t’es africain, toi. – Hé ! On peut être européen et africain, moi je suis les deux.

A propos du mot Nord-Coréen”, certains jeunes sont surpris : “Quoi ? on ne peut pas pratiquer sa religion comme on veut ?”. Je leur raconte que, dans ce pays, l’on ne peut pas s’engager librement et de façon visible dans la religion, car c’est considéré comme la marque d’un manque de loyauté à la famille dirigeante. “Des chrétiens, notamment, y sont enfermés dans des camps”. Un jeune commente, flegmatique“ C’est une dictature, c’est pas comme ici.”

Juif

Les jeunes évoquent d’emblée l’hostilité à laquelle les juifs sont confrontés, au cours de l’histoire et aujourd’hui. Je leur fais remarquer que ce faisant, ils n’ont rien dit à proprement parler sur les juifs. Ils évoquent alors certaines pratiques, en l’occurrence, la kippa, et se demandent si tous les juifs portent la kippa ou s’il s’agit seulement des rabbins. Cela nous conduit à une discussion sur les différences et points communs entre imam, prêtre, pasteur et rabbin…

Un jeune réclame la parole avec insistance : “ – Oui ?Je pense qu’on parle trop des juifs.” Je lui demande de préciser : “ – Qui en parle trop ? – Les médias ! Quand il leur arrive quelque chose, on en parle !” Et un camarade d’ajouter : “Par exemple, il y a des millions de morts au Congo, et personne n’en parle.”

Je reprends avec eux : “D’après vous pourquoi on parle beaucoup des juifs en France quand il se passe quelque chose ?” L’un répond : “A cause du passé.” Oui, probablement parce que ce passé concerne directement la France, parce que pendant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu des Français qui ont sauvé des juifs mais aussi des Français qui ont livré des juifs à la mort. Et pour certaines personnes, aujourd’hui, on parle trop peu des attaques que subissent des juifs en France. Parce que peu de personnes prennent conscience que de nombreux juifs ont peur de vivre en France depuis qu’il y a eu des assassinats… Maintenant, tu dis quelque chose d’autre, que tu aimerais que l’on parle de certaines choses dont on ne parle pas, en l’occurrence de ce qui se passe au Congo.” Le jeune acquiesce et poursuit : “mais les médias ils ne parlent pas du Congo.” De l’autre côté de la salle, parvient “Ils parlent des gilets jaunes !” Je souris, mais poursuis “Comment tu fais pour t’informer ?“ “BFM. “ “D’accord, BFM, mais ce n’est pas un média qui produit des enquêtes ou qui s’intéresse beaucoup à ce qui se passe à l’étranger.“ Il réagit : “Mais c’est pareil Cnews et tout ça.” Je précise : “ Oui c’est pareil. Mais il y a d’autres médias, qui traitent plus de ce qui se passe ailleurs qu’en France. Il y a des reporters qui vont au Congo et tentent de comprendre ce qui s’y passe. Je vous enverrai un mail avec des reportages.”  Il poursuit néanmoins “Oui mais sur les réseaux sociaux, personne ne partage sur le Congo.“ “Ok, si vous pensez que l’on en parle trop peu, il ne faut pas compter sur BFM ou sur les autres.“ Ils réagissent de concert “Mais nous, on peut rien faire !” Je lui réponds alors “Tout le monde peut faire quelque chose, s’il n’a pas trop de problèmes personnels à régler chaque jour.  Et vous, vous êtes très probablement de futurs joueurs de foot professionnels ! Par rapport à la plupart des personnes, vous aurez beaucoup d’atouts pour vous engager pour des choses qui vous semblent importantes.”

Le lendemain, je leur écris par le biais de leur coordinatrice scolaire

“Bonjour,

merci pour vous être prêtés au débat ce mardi 5 mars. Pour ma part, vous l’aurez compris, j’ai trouvé vos réflexions très intéressantes et importantes.

Lors des ateliers, vous aviez évoqué le fait que dans les médias que vous connaissez, on ne parle pas des sujets qui vous semblent importants. Vous avez d’abord dit que l’on parlait trop des juifs, et ensuite j’ai cru comprendre que vous disiez surtout que l’on ne parle pas des sujets qui vous semblent importants, comme ce qui se passe au Congo-Kinshasa.

Vous trouverez ici des liens vers des médias qui en parlent beaucoup, qui sont des médias de reportages.

La revue XXI est une revue en image, à laquelle participent des dessinateurs, notamment de BD. Un des fondateurs est Patrick de Saint-Exupéry, journaliste ; il était au Rwanda lors du génocide. Ce génocide qui est à l’origine des violences au Congo, puisque celles-ci ont débuté avec l’arrivée au Congo des génocidaires rwandais. Les articles de ce journaliste sont à l’origine d’enquêtes de la justice française sur les responsabilités de l’Etat français dans le génocide rwandais. Il a également écrit un album de bande-dessinée avec le dessinateur Hippolyte (Franck Meynet) sur le génocide : La Fantaisie des dieux. Voici le lien vers une émission de France Info en collaboration avec cette revue, la revue  XXI, sur le reportage au Congo du dessinateur de BD, Jean-Philippe Stassen, où il raconte sa rencontre avec Arnold, enfant-soldat qui a voulu devenir Président du Congo. Dans cette émission, l’auteur parle du problème des médias qui évoque les violences au Congo uniquement sous l’angle du nombre de morts et de viols, en disant que ce ce n’est pas le problème des journalistes qui sont compétents mais des médias grand public qui ne proposent pas des choses complexes.

Le quotidien en ligne Mediapart est un journal, financé uniquement par ses lecteurs. Je vous envoie un accès à un entretien réalisé avec la journaliste et chercheuse Justine Brabant sur le Congo depuis le génocide au Rwanda. Elle raconte la complexité de ce qui s’y passe, en affirmant que pour pouvoir agir, il faut d’abord comprendre.

Bonne suite à vous tous !

Anaël

Je reçois en retour la réponse de la coordinatrice scolaire “Le jeune Daniel, qui nous a beaucoup parlé du Congo, est venu regarder le reportage que vous m’avez transféré, il était très content.”

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