La liberté de patience ou l’art d’attendre la chute
Avril 2026, “La liberté de patience ou l’art d’attendre la chute” – Emmanuel Danziger, service civique ENQUÊTE
Les premiers rayons de soleil du printemps illuminent le 3ème étage de l’école de Reuilly. Ils sont accompagnés par le bruit des enfants excités qui redécouvrent le soleil et oublient les règles de l’atelier le temps de s’installer. L’un d’eux crie “C’est sûr que tu vas encore tomber de ta chaise, Idris”. “Le sait-il vraiment ? Est-on certains qu’Idris va bien tomber pendant la séance ?” Voilà une bonne introduction pour Emmanuel et son atelier des petits enquêteurs de la laïcité : aujourd’hui, une séance d’esprit critique sur la distinction entre Savoir et Croire.
Des vignettes pour réfléchir
Les enfants vont classer des vignettes comportant des affirmations, en choisissant entre la catégorie “on croit / on ne croit pas” et “on sait”. Puis ils construiront une carte mentale qui fera figurer d’un côté les éléments qui relèvent du “savoir” (preuve, vérification, expérience scientifique…), et de l’autre de la croyance (foi, opinion, différentes interprétations…).
Presque terminé ! Grâce à l’imagination, le dialogue et l’écoute des petits enquêteurs, les 5 premières vignettes sont rangées dans leur catégorie. Reste la dernière, sur laquelle les petits enquêteurs sont partagés : “Il y a un dieu qui a créé ce monde”.
Certains placent spontanément cette affirmation dans « on sait » ; d’autres dans « on croit / on ne croit pas ».
Emmanuel propose à un enfant qui l’a placée dans la colonne « on sait » d’expliquer son choix.
– C’est sûr qu’il y a un dieu sinon on n’existerait pas, les humains ne seraient jamais apparus, il faut que quelqu’un nous ait créé.
– Certaines personnes croient que cette naissance de l’humanité a été causée par un ou plusieurs dieu(x), d’autres croient que c’est le hasard.
Les groupes proches se retournent et tendent l’oreille pour essayer de glaner les bonnes idées qui leur permettraient de finir leur tableau en collant la dernière vignette. L’enfant, fort de cette attention, reprend d’un air érudit :
– Peut-être mais c’est écrit dans la Bible donc c’est vrai.
– D’accord, mais est-ce que tout le monde pense comme toi ? Est-ce que tout le monde croit à la Bible ?
Je sais parce que je crois, ou je décide de croire ?
L’une des enfants qui écoutait discrètement s’illumine, elle s’apprête à intervenir pour expliquer à son camarade lorsque celui-ci coupe son élan d’un ton sec et certain :
– Non, mais moi je sais.
– Et qu’est-ce qui fait que tu sais ?
– Parce que je crois en Dieu.
Emmanuel marque une pause :
– Tu peux me répéter ce que tu viens de dire ?
L’enfant reprend avec assurance pensant que l’animateur avait mal compris :
– Bah c’est parce que j’y crois.
– Tu y … ?”
À moitié gêné, à moitié content, l’enfant glisse doucement l’étiquette dans la colonne “on croit / on ne croit pas”. La petite Samira peut enfin s’exprimer :
– Il n’y a pas de preuve de si Dieu existe ou pas, on décide d’y croire ou pas. Chacun a son avis.
Emmanuel, ravi de voir le résultat des graines semées lors des premiers ateliers, s’exclame:
– Bravo ! Est-ce que quelqu’un se souvient de comment on appelle cette liberté de croire ou non ?
– La liberté de patience ! répond l’une des enfants
L’animateur sourit, dit “Presque !”, et interroge un deuxième enfant qui corrige en “liberté de conscience”.
– La liberté de conscience, c’est exactement ça : il y a plusieurs avis, et tout le monde a le droit de se faire le sien. Et personne n’a le droit d’empêcher quelqu’un de penser ce qu’il veut, et de dire ce qu’il pense. Certaines personnes croient qu’il y a un dieu qui a créé le monde, d’autres pensent que c’est plusieurs dieux et certains ne croient pas en dieu. C’est donc bien quelque chose que l’on peut croire, ou ne pas croire.
Être en paix avec les désaccords sur Dieu comme sur l’OM
A partir des 6 exemples dont les enfants viennent de discuter, Emmanuel construit alors la carte mentale avec les enfants au tableau. Les mots fusent: “preuve”, “expérience”, “voir et toucher”, “penser que”, “convaincu” etc…
Une discussion s’engage ensuite sur la liberté de culte et l’idée que chacun à le droit non seulement de croire en ce qu’il veut, mais aussi de pratiquer à sa façon.
Un enfant réagit et partage un sentiment :
– Oui mais parfois c’est violent pour nous quand les autres croient pas comme nous.
– A ton avis, pourquoi tu le prends mal quand quelqu’un n’a pas les mêmes croyances que toi ?
– Bah parce que j’ai envie qu’il croit comme moi, qu’on soit d’accord.
– Je comprends que quand on s’aime bien parfois on pense qu’on devrait avoir le même avis. Mais les croyances c’est personnel et propre à soi. Est-ce que tout le monde doit être d’accord sur tout dans un groupe ?
– Pas forcément.
– Est-ce que vous pouvez jouer avec des camarades qui n’ont pas le même avis que vous ?
– Genre le foot, on peut tous jouer ensemble et on peut en parler en ayant des avis différents.
– Exactement, tout le monde à le droit d’aimer un joueur, un club ou une façon de jouer ; et pourtant c’est trop sympa de tous jouer ensemble ou de regarder un match !
– Ouais, enfin sauf avec les supporters de l’OM quand même…
Un autre enfant scandalisé lui coupe la parole :
– Tu disais pas ça quand Axel mettait les buts pour ton équipe la semaine dernière. Alors que lui son club préféré c’est l’OM. Emmanuel anticipe la dispute à venir sur les mérites respectifs de l’Olympique de Marseille et du Paris Saint-Germain, qui s’annonce bien plus virulente que les échanges du jour sur la laïcité et l’esprit critique… Mais alors qu’il s’apprête à y mettre fin, Idris tombe de sa chaise sans se faire mal ; toute la salle éclate de rire. On sait maintenant que Idris est tombé pendant la séance, conclut-il dans un sourire.





