« La Laïcité, c’est une notion perplexe »

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Décembre 14     « La Laïcité, c’est une notion perplexe » – Lola Petit, animatrice ENQUÊTE

 

Encore un autre format expérimenté pour les ateliers ENQUÊTE : « apprendre par la recherche » avec un public adolescent. Doctorante en sciences sociales des religions, j’anime cet atelier.

Deuxième séance, un soir, dans un centre social parisien.

Problème de planning, les 6 filles avaient indiqué préférer le vendredi, mais c’est visiblement compliqué. Finalement, elles optent pour le mardi. L’atelier d’aujourd’hui commence un peu en retard car elles tardent à arriver. Les jeunes filles ont 13 ans, et sont toutes en 4ème.

 

« La laïcité, je ne sais pas si c’est bien ou pas… »

 

Pour commencer, distribution d’un petit questionnaire qui, posé en début et en fin d’année, nous permettra,  d’évaluer le chemin parcouru. Cela les amuse d’y répondre ; elles me posent 1 000 questions.

Isma commence avec Selon toi, la laïcité est-elle une bonne chose ? « Ben, la laïcité, c’est une notion perplexe, je ne sais pas si c’est bien, je vais entourer le slash entre vrai et faux ». Dianké et Imenne  enchainent en choeur sur une question abordant un stéréotype, Les musulmans, facile de les reconnaître dans la rue ? « Ben, oui, on les reconnaît, surtout à certains moment, le vendredi pas exemple. » Pour autant, après avoir choisi la réponse d’accord, elles prennent le temps de la réflexion et ajoutent « Mais en même temps, pas d’accord parce que il y en a, on ne sait pas juste en les regardant. Donc, on va mettre « d’accord » et « pas d’accord ». Imenne poursuit avec une question abordant un autre stéréotype, Les juifs sont-ils tous pareils ? « Ben oui ! », je rebondis « Ah bon ? En quoi sont-ils tous pareils ? »,  « Ils ont tous la même tête ».

Sid, l’animateur du centre qui assiste à l’atelier, intervient et leur demande si elles connaissent le présentateur Cyril Hanouna. Elles s’exclament « Oui, il est trop drôle ». Sid n’ajoute rien (ce que je trouve bien, il sait que la question suffit à enclencher la réflexion !) De mon côté j’ignore s’il est juif ou non, mais l’exemple de cette personne semble leur parler). Imenne très étonnée se demande à voix haute « Il est juif ? Mais non,  il est marocain, c’est pas possible ». Je lui demande « tu penses qu’on ne peut pas être juif et marocain ? ». Elle réfléchit, se plonge dans ses pensées et réalise que c’est possible. Le processus est visible : elle comprend d’elle-même, comme si elle ne s’était jamais posé la question, et qu’en se la posant pour la première fois, elle trouvait la réponse d’elle-même.

 

« Mais si Jésus a existé, j’ai vu un film sur lui ! »

 

Isma formule alors une réflexion très pertinente sur une question du QCM, concernant la judaïté de Jésus « mais tu es d’accord que on ne sait pas si Jésus a existé, alors moi je peux pas répondre à la question s’il était juif. » Je lui dis « tu viens de réfléchir en chercheur, tu as analysé la formulation même de la question et réalisé qu’elle pouvait poser problème ! » Une sorte de déformation professionnelle de chercheur, celle qui me pousse à toujours douter de tout, je me replonge (en une seconde chrono) dans mes études d’histoire, les débats sur l’existence historique de Jésus, la multiplicité des prophètes à cette époque, etc… Mais je n’ai pas le temps de peaufiner la réponse que je peux lui apporter car Dianké intervient « mais si il a existé, j’ai vu un film sur lui ! ». S’en suit une discussion sur le cinéma, la réalité, jouer la réalité et je me dis que c’est l’occasion de parler du travail des historiens et des sources qu’ils utilisent. J’explique que l’historien, pour savoir si un personnage a existé ou un événement a vraiment eu lieu, ne croit pas, sur parole, les témoins, ni ce qui est raconté. Il se sert de nombreux témoignages, croisés avec des traces archéologiques, matérielles… Plus il existe de témoignages convergents, plus il y a de chances que le personnage ait existé. Pour autant, un historien ne décrétera que quelqu’un ou quelque chose a vraiment existé, que si il a suffisamment de sources, qu‘elles sont suffisamment fiables et surtout qu’il existe des traces.

 

Isma note alors dans le cahier – cahier pour le moment commun au groupe, je leur en donnerai un à chacune la prochaine fois – une de ses questions « Pourquoi le voile a été interdit ? », ainsi qu’une autre, énoncée par Djeneba « Pourquoi les jours fériés sont des jours chrétiens alors que la France est laïque ? » Elles sont très malines les filles. Qu’est ce je répond à une question aussi pertinente… ?

J’indique à Isma que je ne peux pas répondre à toutes les questions, d’abord parce que je ne sais pas tout, mais aussi parce que, pour le moment, notre travail ensemble, c’est de se poser des questions, des questions bien formulées, et que nous verrons plus tard pour les réponses. Je leur signifie juste que leurs questions sont excellentes, qu’elles font de bonnes chercheuses.

 

Distinguer réel et symbolique

 

Imenne note une autre question sur un post-it, collé dans le cahier : « Est-ce que Mahomet a  existé ? », question à laquelle Djeneba ajoute « Jésus a-t-il existé ? ».

Ces deux questions me renvoient à mes propres interrogations. Le travail du chercheur consiste à décrypter la complexité de la question qu’il étudie, à étudier la multiplicité des facteurs et leur coexistence, mais comment simplifier pour des ados sans oublier que je suis là pour les amener, par le questionnement, à entrevoir cette complexité ? Pour ce qui est de Jésus, je suis embêtée, et me dis, après coup, que j’aurais dû leur indiquer qu’aujourd’hui nous avons des preuves de sa probable existence. J’ai préféré leur demander si, pour les sociologues en herbe qu’elles sont, la question qui les intéresse n’est pas plutôt d’observer le comportement de ceux pour qui Jésus (qu’il ait existé ou non) est important. De voir quelles implications ça a sur leurs comportements dans la vie en société. Idem pour Mahomet.

Je les vois, là devant moi, en train de s’approprier la question que je viens de leur poser, je les vois comprendre par elle-même que le réel et le symbolique sont deux choses différentes et que le rôle du chercheur est d’étudier leurs recoupements.

 

Questionnez le monde en sociologues !

 

On est en fin de séance ; elles ne veulent pourtant plus s’arrêter de poser ou plutôt d’exprimer leurs questions. Je leur rappelle qu’il faudrait qu’on décide du projet de recherche, à la fois sur le fond et sur la forme, pour canaliser notre travail. Elles ont envie de réaliser une enquête dans le quartier, de poser des questions aux gens. J’acquiesce mais j’ajoute qu’il faut définir une question, une problématique précise, pour pouvoir créer un questionnaire d’enquête.

Émilie se demande alors  « comme ceux qui sont dans la rue là, qui veulent parler aux gens, leur donner des tracts ? ». Je lui réponds « non justement, pas comme eux, parce que les gens dans la rue qui parle de leur religion pour faire du prosélytisme, ce ne sont pas des chercheurs. D’ailleurs, c’est quoi du prosélytisme ? ». Silence, surprenant, alors que le niveau sonore est élevé depuis 30 minutes. Elles disent qu’elles ne savent pas. Je demande quand-même à Émilie d’essayer de définir le mot. Pas sûre d’elle, elle avance « c’est quand on veut convaincre l’autre, le convertir ». « Bravo ! Tu vois que tu sais ce que c’est, tu as bien fait d’essayer et de le dire ». Sid en rajoute une couche « moi, je n’aurai pas su comment le définir, je n’aurai pas dit mieux ». Émilie est très fière.

 

Fin de la séance. « Jusqu’à la prochaine fois, regardez autour de vous dans votre quotidien ce qui a trait aux religions, en sociologues. Et la prochaine séance, vous me direz quelles questions vous vous êtes posées. »

Super atelier. Elles sont motivées, intelligentes, perspicaces et drôles. Il y a une matière géniale. Le problème est celui de cadrer ces discussions. Les questions jaillissent au cours de nos échanges mais on n’a pas encore eu le temps de poser une méthode, de noter systématiquement les questions et de les creuser. Pour Sid, c’est normal, c’est déjà super, ça va prendre un peu de temps.

La suite au prochain épisode, mardi prochain donc…