Laïcité au réfectoire

Réfectoire-lycée-Molière

 

Décembre 16 – « Laïcité au réfectoire » – Anaël Honigmann, animatrice ENQUÊTE

 

C’est parti pour deux heures en compagnie d’une soixantaine de lycéens de première d’un gros établissement de Seine Saint Denis ! Ils découvrent un réfectoire aménagé afin qu’ils puissent s’installer autour des tables par trois ou quatre. Objectif après cet après-midi : qu’eux-mêmes se fassent, avec l’aide de leurs professeurs, les ambassadeurs d’une meilleure compréhension de ce qu’est la laïcité auprès d’élèves plus jeunes.

L’animatrice d’ENQUÊTE lance un jeu en équipe pour apprendre à distinguer nationalité, conviction religieuse ou non religieuse, et une dernière catégorie, bien plus compliquée à définir, l’appartenance culturelle. Celle qui n’est pas liée à un pays, mais qui réunit des personnes d’une même aire culturelle, par exemple « arabe » ou « européen ».

Chaque groupe d’élèves reçoit une carte sur laquelle est inscrit un mot, et a quelques minutes pour se concerter. Il s’agit de trouver une définition qui réponde à la question : « qu’est-ce-que les personnes qui se nomment ainsi partagent ? qu’ont-ils en commun ? » Le porte-parole de chaque équipe est invité à se lever et à faire part de leur proposition. Ouverture par un jeune garçon qui ne contente pas d’une simple définition : « Je veux d’abord dire qu’« asiatique », c’est pas « chinois ». On dit toujours « c’est un chinois », mais il y a aussi des Cambodgiens, des Vietnamiens. » D’autres ont également adopté cette démarche : « les Israéliens sont les citoyens de l’État d’Israël, la plupart des habitants sont juifs, mais y a aussi des chrétiens et des musulmans et de tout… ». Malins, ils anticipent déjà sur la suite du jeu…

 

Un athée c’est… ?

 

Une jeune fille donne une riche définition de ce qui unit les « Arabes » : « c’est d’abord une langue, mais pas seulement. Il y a par exemple aussi la musique arabe. », esquissant une définition par la langue et la culture. Pour ceux qui prennent la parole le plus aisément, il est déjà assez clair qu’un Arabe n’est pas nécessairement musulman et qu’un musulman n’est pas nécessairement arabe ! Certains seront tout de même étonnés en apprenant que la majorité des musulmans vivent en Asie. Par contre, l’actualité a contribué à leur faire connaître l’existence des Arabes chrétiens et l’ancienneté de ces populations.

Plus compliquée : la définition de l’athéisme. Le groupe en charge de la carte « athée » se lance : « c’est quelqu’un qui n’a pas de croyances ». D’autres proposent : « c’est quelqu’un qui ne veut pas croire, qui a décidé de ne pas croire ». L’animatrice relance, un sourire en coin : « un athée ne croit rien ? qu’est-ce qu’il croit ? » – « si, mais il croit que Dieu n’existe pas ». Elle poursuit : « est-ce qu’on décide de croire ceci ou cela ? » La discussion est vive. Émerge l’idée que croire quelque chose, c’est une affaire très personnelle : que l’on peut ne pas croire les mêmes choses que ses parents, ou que ses frères et sœurs. Les discussions sont passionnantes, parfois bruyantes…

Avant de passer à la deuxième partie du jeu, une lycéenne, perplexe, demande : « est-ce que c’est vrai qu’on ne peut pas se convertir au judaïsme ? ». L’animatrice n’a pas le temps de répondre ; une de ses camarades prend la parole : « c’est possible mais ça peut prendre beaucoup de temps. »  L’animatrice rebondit : « Connaissez-vous des religions auxquelles on ne se convertit pas ? » Un indice : une d’entre elles classe ses membres en « castes » dont une dont ils ont sans doute entendu parler : les « intouchables ». Les lycéens apprennent donc que l’hindouisme se distingue des quatre autres religions du monde les plus répandues, par le fait qu’on ne devient pas hindouiste, alors qu’on peut devenir juif, bouddhiste, chrétien ou musulman.

 

Un détour par le Maroc pour comprendre la laïcité

 

Une fois les définitions éclaircies et les trois catégories reconstituées, vient le second temps du jeu, celui des combinaisons, qui permet d’entrer dans de plain-pied dans la question de la laïcité. L’animatrice demande : « les cartes « marocain » et « athée » peuvent-elles aller ensemble ? » autrement dit peut-on être athée et de nationalité marocaine ? La réponse fuse, évidente : « ben oui, on peut ! »

Cependant une jeune fille prend la parole « mais on a peut-être pas le droit d’être marocain et athée ? ». Et d’autres enchaînent : « c’est un Etat musulman » ; « le roi du Maroc, c’est le chef des croyants » ; « si tu dis que t’es athée, tu vas en prison ». L’animatrice embraye « quid de l’association « marocain » et « chrétien » » ? « Y en a pas ! ». On précise un peu : un Marocain est a priori considéré par l’Etat comme musulman ou juif, plus précisément sur 33 millions de Marocains, 2 500 personnes, vivant principalement à Casablanca, sont juifs (ils étaient 250 000 après la Seconde Guerre mondiale). En revanche, si les étrangers chrétiens résidant au Maroc ne sont pas embêtés, ce n’est pas le cas des Marocains musulmans qui se sont convertis au christianisme, peut-être quelques milliers. Il n’est pas strictement interdit d’abandonner l’islam, d’être athée ou chrétien, mais le manifester publiquement peut être assimilé au fait « d’ébranler la foi des musulmans » ce qui est puni par la loi.

Ce qui permet alors de de distinguer ce qui caractérise la laïcité. « Selon vous, quelle est la différence entre la France et le Maroc ? » Les libertés fondamentales que garantit la laïcité en France sont familières aux adolescents, sans qu’ils se souviennent du premier coup des termes exacts : de liberté de « pensée » ou de « croyance », on parvient à « liberté de conscience » ; de liberté de « pratiquer » à « liberté de culte ». Sur la neutralité de l’État et des agents publics, les lycéens semblent incollables, et distinguent parfaitement le « public » au sens de ce qui relève de l’Etat qui est neutre et le « public » au sens de ce qui est commun à tous les citoyens. Ils travaillent ces sujets avec leurs professeurs depuis un bout de temps. Mais il manque encore un aspect des choses. Une troisième liberté, qui ne concerne pas que les convictions religieuses, mais qui est essentielle : la liberté d’expression. « Ah oui, ça, il n’y a pas au Maroc. »

 

Des restrictions à la liberté d’expression ?

 

Une jeune fille prend alors la parole « je pense tout de même qu’on devrait pas avoir le droit de tout dire ». Mais la loi ne punit-elle aucun propos en France ?  L’hésitation domine dans la salle… Peut-on être puni pour avoir diffusé un fait erroné qui nuit à la réputation de quelqu’un ? Une petite majorité de « oui ». Pour avoir insulté quelqu’un publiquement ? Le oui est acquis. Et qu’est-ce qu’on pourrait faire de pire alors ? On arrive alors à la mise en danger de la vie d’autrui. C’est puni par la loi, et encore plus, si c’est en raison de l’appartenance à un groupe, notamment religieux. Ca a l’air de l’air leur dire quelque chose : comment appelle-t-on cela ? « incitation à la haine », oui et aussi : incitation à la discrimination et à la violence. Mais connaissent-ils des gens qui ont été condamnés pour cela ? Non. On doit se quitter sur ce point-là : sur le rappel que la justice punit effectivement ces délits ! et une invitation à aller s’informer d’eux-mêmes sur les affaires en justice récentes…